Neuromancer et l'immortalité

Le personnage de Case incarne-t-il le "déni du corps" ?

Avant propos

Bon. Ce vendredi 30 décembre 2022, je viens de terminer la lecture de Neuromancien, ou Neuromancer pour la version originale du titre, de William Gibson, dans sa traduction de cette même année de l’Anglais vers le Français. Ce n’était peut-être pas le meilleur choix étant donné que l’œuvre s’approprie un certain nombre de termes et en crée même d’autres, mais il faut bien commencer quelque part. Dans les notes que j’ai rédigées à la suite de cette lecture se trouve un résumé mais, après réflexion, je pense que d’autres l’ont bien mieux fait que moi et j’estime qu’aucun livre ne devrait subir de résumé de résumé, puisque ça reviendrait à ne rien dire dans le meilleur des cas voire à totalement déformer le propos dans le pire. Comme je ne vais pas vous présenter de résumé, je vais m’atteler à l’aspect du livre qui m’a le plus marqué, même si le reste du propos reste tout à fait intéressant et digne que l’on s’y attarde, surtout en gardant à l’esprit en quelle année tout ceci a été rédigé et publié. En effet, Monsieur Gibson a créé ce que l’on appelle affectueusement “un futur du passé”, de la même manière que Robocop; il sera donc question, parfois, de “disquettes” ou de descriptions d’équipements électroniques qui, aujourd’hui, nous paraissent, au mieux, obsolètes pour celles et ceux suffisamment âgé(e)s (désolé !) pour reproduire mentalement la suggestion de l’auteur, au pire… impossibles à imaginer car nous n’avons jamais expérimenté ces choses. La première phrase du roman illustre parfaitement mon propos:

Le ciel au-dessus du port avait la couleur d’une télévision allumée sur une chaîne défunte.

Pour les plus jeunes d’entre-nous, cette phrase n’a plus vraiment de “sens”. Enfin, nous en comprenons bien sûr la sémantique mais nous ne parvenons pas à accéder aux images, si l’on peut dire, que l’auteur veut nous suggérer. Ce décalage, pour ma part, a malheureusement alourdi ma lecture. Cela n’en fait pas, à mon humble avis, un mauvais roman pour autant, ne serait-ce que pour avoir créé le personnage dont je vais vous parler ici: Henry Dorsett Case.

Le mal de la mortalité

Ex pirate ayant tenté de doubler son patron, ce dernier lui a injecté une neurotoxine (un champignon, semble-t-il) dans le but de détruire spécifiquement la “partie” de son cerveau ayant les capacités nécessaires à l’exercice de son métier, ce qui le plonge dans une profonde dépression. Dans la chronologie, le lecteur arrive quelques temps après cet événement (la temporalité est imprécise). Gibson aurait pu justifier sa dépression par la perte de ses amis, de ses proches, d’un(e) partenaire ou même de sa santé financière, mais non: il souffre terriblement parce que Case est “humain par dépit”. Par dépit car il méprise sa chair; il la méprise non pas parce qu’elle est horrible aux yeux des autres ou aux siens, ou encore parce qu’elle lui causerait de terribles addictions (aux amphétamines), mais parce qu’elle ne signifie rien. Elle est quelque chose avec laquelle il doit composer à contrecœur alors que, lui, n’est pas une créature physique, il est un arpenteur de la matrice; ne pas vivre à travers elle est un non-sens (1). Egalement, à plusieurs endroits du livre, en particulier au début de celui-ci, il me semble, Case établi toujours une distance “logique” entre son corps et lui. Comme si son “moi” ne faisait pas partie de son corps, qu’il était quelque chose de totalement étranger; comme si, dans une sorte de dualisme tordu, son corps désirait des choses que son esprit ne voulait pas (2)(3). Cela pourrait apparaître comme des traits d’humour mais c’est au moins du cynisme puisqu’une fois rééquipé par Armitage, son nouveau “patron”, il pleure de soulagement lors de son recâblage à la matrice (4).

Car si les “cow-boys” de Neuromancer sont bêtement des programmeurs, ils n’ont pas grand-chose à voir avec ceux d’aujourd’hui, dans le sens où ils disposent d’un pouvoir phénoménal sur l’existence des autres. Ici, notre techos est capable de s’implanter dans la conscience d’un autre être vivant et de ressentir tout ce que son hôte ressent physiquement, pourvu que ce dernier soit connecté à la matrice; Molly prouvera d’ailleurs ceci en se touchant le téton pour “tester”, ce à quoi Case réagira. Il peut alors s’ancrer à souhait sur l’existence de quelqu’un, puis retourner dans la matrice en un claquement de doigt, pour traiter des quantités d’informations démentielles et pulvériser les systèmes de sécurité auxquels sa partenaire se frotte, jouissant alors d’une clairvoyance et d’une rapidité tout simplement inhumaine, pour la modique somme de son existence toute entière. Qui ne pleurerait pas pour y retourner ? … Comment ça, “pas vous” ?

Le mal de la réalité

A partir d’ici, on pourrait me dire un truc du genre:

Ok. On a un personnage à moitié barge qui ne vit que pour son boulot. Et alors ?

Et c’est pile à ce moment-là où je lèverais ma carte piège face cachée sur le terrain et où je m’écrierais:

C’EST FINI KAIBA !

Ahem. Désolé. Plus sérieusement c’est justement ce qui m’a énormément frappé; cette banalité que j’ai pourtant tellement retrouvé durant ma courte vie. J’ai, et bien que ça soit toujours un peu le cas aujourd’hui mais bien moindre, revêtu la cape de l’informaticien “nerd”, dans le sens reclus, ne vivant que pour sillonner Internet, conceptualiser, coder, jouer. Toute ma vie tournait littéralement autour de ces choses. Nous avons tous, me semble-t-il, mais je ne voudrais pas trop généraliser, expérimenté une période de ce style mais, pour ma part, elle s’est installée et n’a pas estimé qu’il était temps de dégager au bout de quelques années; à un point tel, et je suis loin d’en être fier, qu’il m’est arrivé de me sentir comme “nu”, “fragile” lorsque je n’étais pas proche de ma machine. L’inverse était un sentiment de plénitude au contact de mon clavier en voyant la machine me répondre à la millisecondes. C’était comme retrouver une agilité et une vivacité d’esprit dont je n’avais pas l’impression de disposer dans le monde “physique”. C’est stupide au point que personne ne ferait la comparaison mais qui oserait se targuer d’être aussi rapide que la machine, de nos jours ?

Bref, vous l’aurez compris, j’avais un sacré problème. Très bien. Qu’est-ce que ça vient foutre dans ce qui prend la forme d’une analyse d’une œuvre de fiction, d’autant plus qu’en ajoutant des choses aussi personnelles dans un travail d’écriture, je viens d’achever les dernières règles académiques qui auraient encore pu subsister ? Eh bien je dirais que ça a tout à y foutre car Monsieur Gibson a fait de ce sentiment que je viens de décrire ce que je considère comme une partie importante du propos de l’œuvre: l’oubli inconditionnel de soi. Et je trouve tout ceci d’autant plus important lorsqu’une personne (en l’occurrence la mienne, mais je suis quasiment certain de ne pas être le/la seul(e) à avoir expérimenté une telle chose, et possiblement dans des corps de métier différents) se reconnaît à ce point dans un texte qui a été publié à une période où l’auteur, au vu de l’état de l’Informatique à son époque comparativement à la nôtre, ne pouvait qu’imaginer (à moins que ?) un tel état d’esprit, coincé dans un transhumanisme qui ne dit pas son nom.

What’s next?

Etonnamment, j’ai mangé beaucoup de dystopies, mais celle-ci m’a donné envie de me documenter, de creuser un peu partout à la recherche de travaux qui auraient documenté cet “état d’esprit”, ce rapport au corps dans nos sociétés ou partout ailleurs, tous temps confondus. A voir ce que je trouverai !

(1)

Pour case, qui avait vécu dans l’exultation incorporelle du cyberespace, ce fut la chute. Dans les bars qu’il fréquentait lorsqu’il était un cador des cow-boys, l’élite faisait montre d’un mépris désinvolte pour la chair. Le corps n’était que de la viande. Case se retrouvait prisonnier dans sa propre chair. - Neuromancien, p. 13

(2)

Je suis pas accro. C’est juste mon corps qui souffre d’une grosse carence en drogue. - Neuromancien, p. 1

(3)

Il se rappelait l’odeur de sa peau dans les ténèbres surchauffées d’une capsule près du port, les mains de Linda jointes dans le bas de son dos. La chair, se dit-il, et ses désirs. - Neuromancien p. 19

(4)

Et quelque part, dans un loft peint en blanc, il riait, des doigts distants caressant l’interface, des larmes de soulagement lui coulant sur le visage. - Neuromancien p. 87

(5) Hors fiction, notre ami Wikipédia dit que la mort cérébrale est un état définitif qui est souvent utilisé pour considérer quelqu’un comme mort